Nureyev and Fonteyn


A l’occasion de l’ouverture du ballet Roméo et Juliette à Paris Bastille le 2 avril
prochain, retour sur l’une des plus célèbres incarnations de l’amant de Vérone sur scène,
par Rudolf Noureev, aux côtés de Margot Fonteyn.


Londres, 9 février 1965. Un froid glacial saisit la capitale cette nuit-là. À Covent Garden,
cœur battant du quartier des théâtres, les allumeurs de réverbères effectuent leurs dernières
tâches avec soin, avant de retrouver leurs foyers. Lumière douce et brouillard humide, Dickens
est dans l’air. Tandis que la ville s’endort peu à peu, au Royal Opera House, la chaleur est
presque accablante : les Anglais se sont précipités comme des abeilles pour assister à
l’ouverture historique du ballet Roméo et Juliette. À l’affiche, Rudolf Noureev et Margot
Fonteyn, ceux que l’on nomme déjà le plus beau partenariat – « The Perfect Partnership », en
dépit de leur différence d’âge : Noureev a 26 ans, Fonteyn, 45 printemps.


Ce soir-là, Rudolf Nouréev allait marquer à jamais l’histoire du ballet, en incarnant
Roméo aux côtés d’une danseuse étoile célèbre. Alors que l’effervescence gagne la salle, dans
les loges, la tension est certaine : les rôles, imaginés par le chorégraphe Kenneth MacMillan,
avaient été créés initialement pour Christopher Gable et Lynn Seymour, deux étoiles montantes
du Royal Ballet. Mais des échanges agités entre la direction à Londres et les impresarios aux
Etats-Unis ont abouti à un changement de distribution : le succès commercial était plus sûr avec
le nouveau duo choc, « Rudy and Margot ». Après tout, le Lac des Cygnes avait suscité près de
90 rappels du public, un an plus tôt. Pari risqué ? MacMillan affiche un regard inquiet.


À l’intérieur du théâtre, la fièvre fait briller les fronts des clients, vêtus élégamment de
noir et de blanc. Battements d’éventail et de cils, parfums boisés mêlés au velours rouge des
fauteuils. À quelques secondes de la scène du balcon, où Roméo doit déclarer son amour à
Juliette, la tension est à son comble. Tandis que les effluves et les froufrous chics enveloppent
la salle, un jeune homme se concentre seul dans les coulisses. Son cœur bat la chamade. Une
cape de soie chocolat est jetée par de petites mains sur ses larges épaules. Son corps en sueur
exhale une puissance animale. La chaleur du théâtre contraste avec le froid de Londres. Rudolf
Noureev ressent la tension jusque dans ses muscles. Dans les loges, le silence. Quelques regards
se croisent. Le chef d’orchestre s’essuie le front d’un mouchoir blanc. Noureev inspire
profondément.


Entrer calmement, posément, songe-t-il… Ne pas se précipiter… L’enlacer ? Non… La
contempler, d’abord, oui la contempler longtemps… Le rideau se lève. Les premières notes de
harpe et de cordes s’élèvent dans un théâtre fébrile. Le seigneur de la dance avance, tout en
douceur. Il lâche sa cape pour retrouver sa bienaimée… Elle descend du balcon, à la manière
d’une fée, légère dans une robe claire en mousseline de soie. Ils se prennent par la main. Premier
regard, premier émoi. Des pas lents, côte à côte. Un premier amour se savoure, avant l’envol
soudain : une succession de grands sauts, de fouettés et de pirouettes, la victoire aux lèvres. Plus
qu’en vie, Noureev est vivant ! « Une bombe », dira de lui la danseuse étoile, Ghislaine
Thesmar.


Oubliés les chagrins. Son enfance pauvre, évanouie en Russie. Les moqueries de
camarades, qu’il ne verrait plus jamais, à la suite d’une défection spectaculaire le 16 juin 1961.
Ce jour-là, au Bourget, il avait décidé de ne pas prendre l’avion, ne pas rentrer en Russie. Fuir
le KGB et approcher des policiers français… Plus noble le saut, le grand saut vers la Liberté !
En quittant la Russie en pleine tournée en France, le danseur avait défié le pouvoir soviétique.
Il en paierait le prix cher : il ne reverrait plus sa mère, pendant 25 ans. Cet acte de bravoure fit
de Noureev un symbole de liberté extraordinaire et bouleversa les relations entre l’Ouest et
l’Est, en pleine guerre froide.


Pour Margot Fonteyn, oublié le cœur en hiver à l’approche d’une retraite, murmurée
cinq ans plus tôt. Trop âgée ? Que nenni ! Place à l’amour d’un pas de deux avec le nouvel
enfant chéri. Place à la passion, chacun inspiré l’un par l’autre, et transporté l’un par l’autre. Le
couple en fusion rend hommage à la musique de Prokofiev, mais aussi à Shakespeare : l’auteur
avait imaginé le triomphe de l’amour sur la violence vers 1594, un an après que la peste eut
fermé les théâtres à Londres et tué quinze mille personnes, dont Hamnet, son fils de 11 ans.
Roméo et Juliette, c’est aussi le cri d’amour d’un père en deuil.


Cette soirée marquera à jamais la perception du ballet classique, grâce à l’interprétation
pleine de fougue de Noureev. Quarante minutes d’ovation d’un public bouleversé aux larmes.
Sur scène, sa vraie patrie, le plus important est accompli : il a fait battre le cœur de Margot, il
l’a ramenée au monde. Un lien millénaire les unit désormais, un amour profond : « Elle fait
partie de ma famille. Elle est tout ce que j’ai, je n’ai qu’elle », confiera-t-il, à la télévision.
Noureev et Fonteyn étaient Roméo et Juliette. « Nous étions un seul corps, une seule âme ».


Rudolf Noureev dansera une dernière fois Roméo et Juliette à Londres en 1990, à
l’occasion d’une soirée gala destinée à recueillir des fonds pour Dame Fonteyn, alors atteinte
d’un cancer. Jusqu’à la fin, Noureev sera présent pour elle, et règlera ses frais médicaux. Le
décès de la prima ballerina assoluta, le 21 février 1991, plongera l’artiste dans le désespoir.
Gravement malade, il parviendra à diriger une dernière fois la partition de Prokofiev lors d’une
soirée au Lincoln Center à New York le 6 mai 1992. Huit mois plus tard, le plus grand danseur
du XXème siècle s’éteint à Paris, le 6 janvier 1993.


Mais quelque part, les amants de Vérone sont réunis. La grâce, le feu sur les pointes
existent toujours, au paradis…

Nureyev romeo and juliet

Rudolf Noureev et Margot Fonteyn, dans Roméo et Juliette, 1965